Symbole d’une époque révolue et d’une innovation audacieuse, le Berliet Stradair reprend aujourd’hui la route grâce à la passion d’un collectionneur. Retour sur l’histoire et la renaissance d’un camion pas tout à fait comme les autres.

Le Berliet Stradair ne passe jamais inaperçu lors des rassemblements de véhicules anciens. Avec sa ligne avant-gardiste, son allure trapue et sa suspension unique, le Berliet Stradair détonne. Véritable OVNI du transport routier lors de sa sortie en 1965, ce camion incarne la vision résolument moderne de Paul Berliet. Plusieurs décennies plus tard, c’est un passionné, Bernard, qui redonne vie à un exemplaire de la deuxième génération du Stradair, datant de 1967.
C’est en 2010 que Bernard met la main sur ce Stradair de seconde génération. Le véhicule, alors immobilisé depuis 19 ans, affichait seulement 130 000 km au compteur. Une rareté en soi, mais le tableau n’était pas idyllique : boîte de vitesses démontée reposant dans la caisse, deux coussins d’air hors service et un état de la carrosserie laissant à désirer.

Le Berliet Stradair est équipé de la fameuse suspension Airlam, une prouesse technique qui allie lames de ressorts et coussins d’air. Une innovation qui, à l’époque, visait à offrir un confort de conduite inégalé pour un poids lourd. Le véhicule repose sur six coussins d’air, deux à l’avant et quatre à l’arrière. Mais la restauration s’est heurtée à une difficulté de taille : ces coussins d’air, spécifiques à ce modèle, supportent une pression de 20 kg (contre 10 kg pour les coussins classiques) rendant leur remplacement extrêmement complexe. Après d’intenses recherches, Bernard parvient néanmoins à en retrouver, permettant au véhicule de retrouver sa suspension d’origine.
Côté mécanique, le chantier fut relativement modeste : changement des filtres, des pneus, remise en état des freins, et réinstallation de la boîte de vitesses. Le moteur M 420-30, un diesel, 4 cylindres en ligne de 5,88 litres développant 120 ch, s’est remis à tourner comme au premier jour. En revanche, la carrosserie a nécessité une attention plus soutenue : traitement des longerons, restauration de l’habillage, et peinture complète ont été indispensables pour redonner au Stradair son allure d’antan.









Ce Stradair arbore une carrosserie dite « Primeur », conçue pour faciliter le chargement manuel des plateaux de fruits et légumes. Une porte centrale, des ouvertures supérieures, une structure adaptée aux tournées de marché. À l’époque, les déménageurs aussi plébiscitent le Berliet Stradair.
Si l’ancien propriétaire avait abandonné le camion à cause de sa tendance à trop « balancer » dans les virages, Bernard, lui, n’hésite pas à le faire rouler sur les routes de campagne ou sur la Nationale 7 pour se rendre à des événements emblématiques du mouvement des véhicules anciens.
Un design futuriste et un confort inattendu
Le 14 mai 1965 aux Baux de Provence, Paul Berliet lève le voile sur une machine qui promet de bousculer les codes du transport routier : le Stradair. Son nom, contraction de Strada (route, en italien) et Air, annonce la couleur. Ce camion est conçu pour avaler les kilomètres avec autant de confort qu’une voiture de tourisme, une audace pour l’époque.
Avec son système Airlame, le véhicule est capable d’absorber les irrégularités de la chaussée tout en maintenant constante la hauteur du châssis, quelle que soit la charge. Une prouesse technique qui le place à la croisée des chemins entre l’automobile et le poids lourd.
Pour convaincre, Berliet voit grand. À l’occasion de la présentation, le cascadeur Gil Delamare réalise un ballet mécanique digne d’un film d’action : balancements à grande vitesse, dérapages contrôlés, têtes-à-queue… et un saut de 15 m à 90 km/h depuis un tremplin de 38 cm. Du jamais vu pour un camion, et surtout un atterrissage en douceur, grâce à la suspension pneumatique.
L’étude du Stradair débute en 1961, avec deux pistes : cabine plastique ou cabine tôle. Cette dernière, dessinée avec la collaboration du designer Philippe Charbonneaux, s’impose en 1963. Sa conception bénéficie des premiers calculs assistés par ordinateur, et le soin apporté à l’insonorisation et à l’aménagement intérieur frôle celui d’une berline haut de gamme : skaï, moquette, sièges réglables, chauffage dirigé…

Le Stradair n’est pas qu’un exercice de style. Il est pensé comme un « à tout faire », capable de transporter rapidement charges lourdes ou fragiles, sur petites et moyennes distances.
Entre 1965 et 1967, le Berliet Stradair se distingue par une livrée bicolore vert clair et vert foncé, associée à un intérieur rouge. À partir de 1967, le constructeur opte pour une combinaison gris clair/gris foncé, tandis que l’habitacle adopte du noir. En 1968, le modèle sera légèrement modifié, avec une cabine raccourcie de 11 cm
Du Stradair 5 au Stradair 40, plusieurs versions voient le jour. Les modèles légers embarquent un moteur Perkins 4.236 de 85 ch, tandis que les plus puissants (20, 30 et 40) adoptent le bloc Berliet Magic M 420-30 de 120 ch. Les 30 et 40 bénéficient même d’une direction assistée. Celui de Bernard, un Stradair 20 de 9 tonnes pour 5 tonnes de charge utile, illustre cette polyvalence qui restera la marque de fabrique du modèle.
Malgré un carnet de commandes initial prometteur, 1 500 exemplaires dès le lancement, pour un total de 6 000 produits jusqu’en 1970, le Stradair se heurte à un obstacle inattendu. En avril 1966, Paris interdit la circulation des utilitaires de plus de 3,5 tonnes et d’une surface supérieure à 10 m². De quoi couper l’élan d’un véhicule pourtant en avance sur son temps.
Aujourd’hui, le Berliet Stradair de Bernard roule à nouveau. « C’est un camion agréable à conduire, il a une bonne reprise », confie-t-il. Ce camion attire les regards lors de rassemblements de véhicules anciens, étonne par son comportement sur route et rappelle, à qui veut l’entendre, qu’il fut un temps où la France rêvait d’un camion aussi confortable qu’une voiture.