Il suffit parfois d’une première pompe à essence pour faire basculer une collection. Chez Michel, cette passion est devenue au fil des années un véritable musée consacré à l’univers pétrolier. Pompes à essence, bidons d’huile, enseignes, objets publicitaires, miniatures automobiles, documents et souvenirs de marques : quelque 115 pompes et près de 25 000 objets racontent ici tout un pan de la culture automobile populaire.
Installé à Dracy-le-Fort (71), ce musée privé n’est pas ouvert au public comme un musée traditionnel. Michel accueille les groupes d’au moins 10 personnes et leur fait découvrir, au milieu de ses collections, plusieurs décennies de l’histoire des stations-service. Une plongée dans une époque où faire le plein était aussi l’occasion de croiser un pompiste, de repartir avec un cadeau publicitaire ou d’admirer les couleurs familières d’une grande marque pétrolière.


Une première pompe achetée presque malgré lui
Pour Michel, tout commence en 1994 avec une pompe à essence que lui propose un ami du club des 3A, l’association lyonnaise connue notamment pour organiser Epoqu’auto.
À cette époque, Michel n’est pourtant pas encore passionné par ces imposants équipements. Il est encore un véritable touche-à-tout de la collection. Radios, électrophones, pavillons en cuivre, miniatures automobiles, trains électriques… Michel accumule les objets qui racontent leur époque.
La première proposition de son ami ne le convainc donc pas et Michel décline dans un premier temps. Mais quelques mois passent et l’idée finit par faire son chemin. Il revient finalement sur sa décision et accepte d’acquérir cette fameuse pompe à essence.
Un achat qui, à première vue, pourrait sembler anodin. Pourtant, cette pièce va rapidement devenir bien plus qu’un nouvel objet dans sa collection. Elle constitue le point de départ d’une passion qui, au fil des années, va conduire Michel à réunir des centaines de pompes à essence et plusieurs milliers d’objets liés à l’univers pétrolier.
La deuxième pompe arrive après la visite d’un garage. Il s’agit d’un modèle caractéristique des années 1960, reconnaissable à ses formes arrondies. Son état est toutefois loin d’être parfait. Les baguettes ont disparu, la vitre manque, les joints sont à refaire.
Michel ne renonce pas. Il entreprend alors sa restauration, à commencer par la peinture. Cette deuxième pompe marque progressivement un changement dans sa manière de collectionner : désormais, les pompes à essence ne sont plus simplement des objets anciens, elles deviennent le fil conducteur d’une nouvelle passion.
De quelques pompes à une collection impressionnante
Au fil des rencontres, des connaissances et des recherches sur Internet, la collection prend de l’ampleur. Michel fait alors des choix pour donner davantage de place à cette nouvelle passion. Il vend notamment sa collection de trains électriques, ses électrophones et ses grands pavillons.
Aujourd’hui, le résultat est spectaculaire : environ 115 pompes à essence, près de 1 000 bidons d’huile et quelque 25 000 objets publicitaires composent cet univers entièrement consacré au pétrole, à l’automobile et à la distribution des carburants.
La collection permet de suivre l’évolution des équipements et des pratiques, depuis les premières pompes à essences jusqu’aux modèles emblématiques des Trente Glorieuses.
Certaines pièces ont été entièrement restaurées par Michel lui-même. Chaque pompe raconte ainsi une histoire particulière, celle d’une marque, d’une station, d’une époque ou d’une technologie.



Quand l’invention de la pompe à essence transforme le plein d’essence
Pour comprendre l’intérêt de ces objets, il faut revenir aux débuts de la distribution de carburant.
Au début du XXe siècle, l’automobile se développe et la question du ravitaillement devient progressivement essentielle. En 1901, John Tokheim met au point la « Tokheim Dome Oil Pump », une invention destinée à améliorer la distribution de l’essence. Quelques années plus tard, en 1907, il dépose un brevet concernant une jauge permettant de mesurer le niveau de liquide.
Ces innovations participent à une transformation profonde : l’essence n’est plus seulement un produit vendu en petites quantités, elle devient un carburant distribué par des équipements spécialisés, progressivement installés dans les garages et les stations-service.
L’histoire de Tokheim connaît ensuite plusieurs rebondissements. Après le rachat de sa société par des investisseurs, il est écarté de l’entreprise qu’il avait fondée. L’inventeur poursuit néanmoins ses travaux et développe de nouveaux équipements.
Dans le musée de Michel, cette histoire industrielle devient concrète. Les pompes ne sont plus de simples objets décoratifs : elles témoignent de la manière dont l’automobile a progressivement transformé les paysages, les commerces et les habitudes quotidiennes.
Total, Shell, BP, Esso, Fina, Ozo : les marques qui ont marqué les routes françaises
Dans les allées du musée, les couleurs des compagnies pétrolières se succèdent. Total, Shell, BP, Esso, Mobil, ELF, Fina, Ozo ou encore La Mure rappellent une époque où les stations-service constituaient de véritables repères visuels sur les routes.
Total est notamment représentée à travers une reconstitution complète d’une ancienne station-service. Michel réalise régulièrement ce type de décor pour des événements consacrés aux véhicules anciens et aux 2-roues.
Sa station Total a notamment été présentée à Epoqu’auto. D’autres reconstitutions ont également vu le jour, notamment autour de la marque Elf. Plus récemment, une station Texaco a été présentée au salon du 2 Roues de Lyon à l’occasion de la célébration des 100 ans de la Route 66.

L’objectif dépasse largement la simple exposition d’une pompe. Il s’agit de recréer une ambiance. Autour des pompes à essence Total, on retrouve ainsi des bougies, des ampoules, des cadeaux publicitaires et différents accessoires proposés autrefois par la marque.
La reconstitution comprend également une petite station-service en briques de construction, accompagnée de plusieurs éléments : espace gazonné, station de lavage et de graissage, îlot avec pompiste et panneaux Total caractéristiques. Ces anciens coffrets, proposés à l’époque comme cadeaux publicitaires, témoignent d’une époque où les grandes compagnies pétrolières rivalisaient d’imagination pour fidéliser leurs clients.






La collection raconte également l’histoire de sociétés dont le nom a progressivement disparu des paysages routiers français.
C’est notamment le cas de Petrofina, créée en Belgique en 1920. L’entreprise s’appuie alors sur des actifs pétroliers issus notamment de compagnies roumaines et développe progressivement ses activités de production, de raffinage et de distribution. Une filiale française est créée en 1924 et une raffinerie fonctionne à Dunkerque. La Seconde Guerre mondiale bouleverse cependant les infrastructures du groupe, avant une reconstruction et une modernisation du réseau après le conflit. Petrofina s’associe ensuite avec BP et participe au développement de nouvelles activités industrielles. En 1998, le groupe Total acquiert Petrofina. Le nom Fina reste pourtant profondément ancré dans la mémoire collective.
Chez Michel, cette mémoire passe aussi par les objets. Il se souvient notamment d’un bateau gonflable Fina qu’il possédait durant son enfance. L’objet, usé avec le temps, avait fini par être jeté. Des années plus tard, devenu collectionneur, Michel s’est mis à la recherche d’un exemplaire similaire. Il a fini par en retrouver un. Aujourd’hui, le bateau trône au-dessus de la reconstitution de la station-service Total. Une manière de transformer un souvenir d’enfance en pièce de musée.
Le musée permet aussi de redécouvrir des marques moins connues du grand public. La Société La Mure est d’abord liée au commerce du charbon avant d’évoluer progressivement vers la distribution de combustibles puis vers les produits pétroliers. Au cours du XXe siècle, l’entreprise développe ses infrastructures et ses dépôts, notamment au Pouzin, en Ardèche, et à Saint-Jean-de-Losne, en Côte-d’Or. Après la nationalisation des compagnies minières, la Société La Mure doit réorienter ses activités. Le pétrole prend alors une importance croissante. En 1960, La Mure fusionne avec l’Union Générale des Pétroles. Quelques années plus tard, le paysage pétrolier français évolue encore avec la création d’ELF en 1967 à la suite de plusieurs rapprochements.
Une autre pompe porte les couleurs d’Ozo. La marque occupe une place particulière dans l’histoire des stations-service françaises. À partir des années 1950, ses stations adoptent une architecture largement inspirée des modèles américains. Aujourd’hui, certaines anciennes stations OZO sont classées patrimoine remarquable du XXe siècle. L’enseigne Ozo exposée dans le musée rappelle cette époque où une station-service pouvait devenir un véritable élément du paysage.















Dans les allées, certaines pompes se reconnaissent immédiatement. Une pompe Shell attire le regard avec son célèbre coquillage et son association de couleurs rouge et jaune. Pour beaucoup d’automobilistes, ce simple emblème suffit à faire surgir les souvenirs des départs en vacances et des haltes sur la route. Un peu plus loin, une pompe BP affiche ses couleurs historiques vert et jaune. Celle-ci a été entièrement restaurée par Michel.
La restauration représente une part importante du travail du collectionneur. Une pompe ancienne peut être lourde, incomplète et parfois très abîmée. Il faut alors rechercher les pièces, comprendre comment elles étaient assemblées, retrouver les bonnes teintes et redonner à l’ensemble son aspect d’origine.
Une pompe sur un char : quand les pompes à essences sortaient sur le trottoir
Parmi les pièces les plus anciennes figure une pompe à essence Thémis datant des années 1920. Elle est installée sur un char à roues, avec un fût placé derrière. Cette présentation n’est pas simplement décorative. Elle rappelle une pratique ancienne : certaines pompes étaient déplacées grâce à ces petits chariots afin de pouvoir être installées sur le trottoir. Les pompes étaient en effet particulièrement lourdes. Le système sur roues facilitait donc leur déplacement.
La collection compte également plusieurs modèles Satam, autre nom emblématique de l’histoire des équipements pétroliers.



Avant les stations-service, il y avait le pétrole lampant
Le musée ne raconte pas uniquement l’histoire de l’essence destinée aux automobiles. Une partie de la collection est consacrée au pétrole lampant, utilisé notamment pour alimenter les lampes avant la généralisation de l’électricité dans les foyers.
Au début du XXe siècle, le pétrole pouvait être acheté en vrac et transporté dans des bidons, notamment des contenants de 5 litres. Ces objets racontent une époque où les produits pétroliers faisaient déjà partie de la vie quotidienne, bien avant que l’automobile ne leur donne une nouvelle dimension.


25 000 objets pour raconter une histoire populaire
La visite se poursuit avec une pompe GasBoy de 1965, puis avec une multitude d’objets qui débordent largement du seul univers des pompes à essence.

Bidons d’huile, porte-clés, briquets, stylos, pin’s, étiquettes, cadeaux publicitaires, garages miniatures, voitures miniatures et accessoires automobiles occupent les étagères.
Michel possède notamment une importante collection de miniatures, avec plusieurs Citroën Traction. D’autres objets, comme des radiateurs de voitures anciennes, viennent compléter cet étonnant inventaire.
Et lorsque les vitrines ne suffisent plus, les documents prennent le relais. Dans des classeurs organisés par marque sont conservés les objets et papiers qui ne peuvent pas être exposés : carnets publicitaires, documents commerciaux, disques vinyles, étiquettes de vidange ou de graissage et autres témoignages imprimés. Chaque pièce contribue à reconstituer un puzzle de plusieurs décennies.





















Ce qui frappe finalement dans la collection de Michel, ce n’est pas seulement le nombre de pompes réunies. C’est la capacité de ces objets à réveiller une mémoire collective.
Une couleur, un logo, une enseigne ou un vieux bidon d’huile peuvent faire ressurgir le souvenir d’une station-service disparue. Les cadeaux publicitaires rappellent l’époque où les marques fidélisaient leurs clients avec des objets du quotidien. Les miniatures évoquent les voitures qui ont marqué les routes françaises. Les pompes restaurées témoignent, elles, d’une époque où le métier de pompiste faisait partie du paysage.
Le musée de Michel est donc bien plus qu’une collection de machines anciennes. C’est une plongée dans l’histoire de l’automobile, de la publicité, du commerce et des habitudes françaises.
Et derrière ces milliers d’objets se trouve surtout une passion née presque par hasard, en 1994, lorsqu’un ami lui proposa une simple pompe à essence.
Plus de 30 ans plus tard, cette première acquisition a donné naissance à un univers de 115 pompes, 1 000 bidons d’huile et 25 000 objets. Une véritable mémoire du pétrole que Michel continue d’enrichir, de restaurer et de transmettre aux visiteurs.