Présentée au public en 1946, la Renault 4CV s’impose rapidement comme la voiture populaire de l’après-guerre. Mais au-delà de son succès commercial, la petite Renault devient aussi une base mécanique prisée par des passionnés en quête de performances. Dès les années qui suivent sa sortie, plusieurs artisans et préparateurs décident de s’affranchir de la lourde coque d’origine pour exploiter pleinement son potentiel mécanique, en la remplaçant par des carrosseries légères montées sur des châssis spécifiques.
Le principe est alors simple : dissocier l’ensemble mécanique de la coque, jugée trop pesante, pour l’installer sur un châssis spécifique coiffé d’une caisse ultralégère. Plusieurs créations marquent particulièrement l’histoire de ces 4CV métamorphosées : le Tank de Pierre Ferry, le coupé sport de M. Cognet, le Tank et le coupé « 1084 » de Vernet-Pairard.
Le coupé sport de M. Cognet, la légèreté avant tout
Installé à Feurs, près de Saint-Étienne, dans la Loire, M. Cognet exerce la profession de garagiste lorsqu’il se lance dans la conception d’un coupé sport basé sur la Renault 4CV. S’il conserve l’empattement d’origine, il repense en profondeur la carrosserie, qu’il modifie et allège considérablement.
Résultat : un coupé très surbaissé, dont le point culminant n’atteint que 1,17 m, affichant un poids plume de seulement 505 kg. Lors des essais menés à l’époque, la voiture se montre étonnamment performante, atteignant sans difficulté les 160 km/h. L’abaissement du centre de gravité améliore nettement la tenue de route, faisant de cette 4CV transformée une véritable sportive artisanale.

Le Tank 4CV de Pierre Ferry, une révolution technique
Autre figure incontournable de la préparation 4CV : Pierre Ferry. Déjà renommé pour ses moteurs « gonflés », il est notamment à l’origine de la 4CV Satecmo-A. Claude, qui établit un record de 138 km/h sur l’anneau de Montlhéry. Dans ses préparations, il ne subsiste souvent du moteur d’origine que le bloc-cylindres, lui-même profondément modifié, raboté et fraisé.

Avec le « Tank » léger, Ferry rompt volontairement avec l’architecture traditionnelle de la 4CV. Le moteur est déplacé à l’avant, tandis que la boîte de vitesses et le pont arrière restent en position arrière. Cette répartition originale permet un meilleur équilibrage des masses et corrige le handicap de la charge excessive sur l’essieu arrière. Le radiateur prend également place à l’avant.
Les suspensions restent d’origine, même si Ferry envisage l’adoption d’un pont De Dion. Le moteur, d’une cylindrée de 750 cm³, est profondément revu : alésage porté à 62 mm, course ramenée à 66 mm, culasse spéciale, bielles en alliage léger sélectionnées et polies, vilebrequin en acier usiné pour résister à des puissances supérieures à celles que le vilebrequin de série peut supporter. Avec un taux de compression de 11 et un carburateur spécial, Ferry vise les 60 ch, un chiffre exceptionnel pour une 4CV.
L’ensemble de la voiture bénéficie de pièces spécifiques développées par le préparateur : boîte à cinq vitesses, tambours de freins optimisés, ailettes en alliage léger. Déjà essayée avant sa mise au point définitive, cette machine de 420 kg a atteint 163 km/h, confirmant son statut de véritable laboratoire roulant.

Vernet-Pairard : les rêves de course et de luxe sur base de 4CV
Dans le petit monde des voitures de course françaises des années 1950, le tandem formé par Émile Just Vernet et l’industriel parisien Jean Pairard a marqué les esprits, bien que leur nom reste aujourd’hui méconnu du grand public. Leur ambition : transformer la modeste Renault 4CV en une machine capable de briller sur le bitume des circuits et, pourquoi pas, dans les 24 Heures du Mans.
Pour atteindre cet objectif, Vernet et Pairard unissent leurs talents et leurs ressources. Vernet se concentre sur la mécanique, tandis que Pairard finance le projet et mobilise son ingénieur, Roger Mauger, pour dessiner un châssis tubulaire et une carrosserie confiée au carrossier Antem. Le moteur de la 4CV, modèle 1063, sert de base, mais le duo rêve plus grand : produire un coupé en petite série avec le soutien de Renault.

Si les 24 Heures du Mans 1952 voient les partenaires contraints d’aligner une 4CV “classique”, les essais sur le circuit de Montlhéry révèlent rapidement le potentiel de leur création. Le 7 octobre 1952, le nouveau véhicule Vernet-Pairard établit pas moins de huit records mondiaux dans sa catégorie, sous le matricule officiel Renault R1064. La barquette, baptisée “Tank” par ses créateurs, ouvre la voie à un coupé “coach” élégant, au pavillon surbaissé et à la carrosserie bleue, présenté au Salon de l’Automobile 1953 sur le stand d’Antem.
Pourtant, le rêve se heurte à la réalité industrielle : Renault refuse le projet du coupé R1064 et fait en sorte que le petit véhicule ne soit jamais produit. Malgré ce revers, Vernet-Pairard poursuivent leur engagement aux 24 Heures du Mans jusqu’en 1958, avec des fortunes diverses. La barquette concourt à quatre reprises : abandon en 1953, accident en 1954, nouvel abandon en 1955 et une honorable 14ᵉ place en 1956. Le coupé “coach”, modifié pour la course, termine bon dernier en 1953, handicapé par sa puissance limitée et une aérodynamique défavorable.


Au total, trois coupés voient le jour sur la même base. Un seul a survécu, miraculeusement, grâce à un accident et à l’obstination de son propriétaire qui a voulu le reconstruire “à l’identique”. Ironie de l’histoire : cet exemplaire rare est aujourd’hui conservé et exposé dans les locaux de Renault à Boulogne-Billancourt, rappelant une aventure automobile audacieuse, où passion et innovation se heurtaient aux contraintes industrielles.
La Renault 4CV, symbole de la voiture populaire d’après-guerre, se transforme grâce à ces passionnés en véritable terrain d’expérimentation. Entre innovation mécanique, recherche de légèreté et rêves de course, elle illustre l’audace des artisans français de l’automobile, prêts à défier les conventions et à repousser les limites d’un modèle modeste mais déjà mythique.