Dans un coin d’un hangar, il a longtemps attendu son heure. Le Peugeot Q3A de Jean-François, utilitaire de l’après-guerre, aurait pu rejoindre la longue liste des véhicules oubliés. Il est aujourd’hui l’un des témoins roulants d’une époque révolue, restauré avec soin et conservé comme un véritable patrimoine familial.

Mis en circulation en 1949, ce Peugeot Q3A n’a rejoint la famille de Jean-François que quelques années plus tard. En 1955, son père en fait l’acquisition au garage Sénozan de Voiron, en Isère, pour la somme de 285 000 francs. À l’origine, le véhicule disposait d’un équipement destiné au métier de vitrier. Mais le père de Jean-François fait un autre choix : il achète le châssis nu et décide de le carrosser sur mesure pour son propre métier, celui de charron.
À cette époque, le charron occupe encore une place essentielle dans les campagnes. Artisan du bois, il conçoit et répare des véhicules et outils indispensables à la vie quotidienne : charrettes, tombereaux, brouettes, mais aussi mangeoires, auges ou échelles. C’est dans cet esprit d’ingéniosité et de nécessité que le père de Jean-François façonne lui-même un plateau à ridelles pour équiper l’arrière du Q3A. Le véhicule devient alors un outil de travail à part entière.


Quelques années plus tard, Jean-François reprend l’activité familiale, d’abord dans la tradition du charron, puis dans celle de la scierie. Mais c’est surtout à partir des années 1970, après l’obtention de son permis de conduire, qu’il commence à utiliser à son tour le Peugeot Q3A. Le camion accompagne alors le travail quotidien, s’inscrivant dans la continuité d’une histoire familiale et professionnelle.
Avec le temps, toutefois, le véhicule finit par être relégué à l’arrière-plan. Comme beaucoup d’utilitaires de cette génération, il devient progressivement obsolète et est mis de côté, abandonné sous un hangar, en attente de jours meilleurs.



Ces jours viendront bien plus tard. En 2012, Jean-François entreprend une restauration complète du Q3A. Le chantier est conséquent : remplacement du moteur, remise en état de la peinture, révision du système de freinage. Le plateau à ridelles, élément central de l’histoire du véhicule, est également restauré, certaines parties en bois ayant été fortement endommagées par le temps.
Ce travail de restauration s’inscrit dans une démarche plus large. Jean-François ne se définit pas seulement comme collectionneur, mais surtout comme conservateur de mémoire. Sa collection de véhicules est constituée presque exclusivement de machines ayant une origine familiale ou amicale. Chaque engin conserve ainsi une histoire, un souvenir, une transmission. Le Q3A n’échappe pas à cette logique. Il n’est pas seulement un objet mécanique, mais un fragment de vie familiale.



Son intérêt pour les véhicules anciens s’est d’ailleurs développé progressivement, presque malgré lui. À force de conserver les anciens outils de travail, les véhicules agricoles et les véhicules familiales, Jean-François a vu sa collection s’étoffer, notamment avec des tracteurs agricoles, autre passion qui structure aujourd’hui son engagement de collectionneur.






Sur le plan technique, le Q3A illustre une période charnière de l’industrie automobile française. Introduit à la fin des années 1940, il succède au DMA, un modèle conçu pour les besoins militaires durant la Seconde Guerre mondiale. Le Q3A s’en distingue par une vocation civile affirmée, même si sa conception reste encore marquée par une certaine austérité technique.
Doté d’une charge utile de 1 400 kg, d’une cabine pouvant accueillir trois personnes et d’un moteur de 1 290 cm³ développant 40 ch, il reprend la mécanique de la Peugeot 203. Sa vitesse de rotation est volontairement limitée à 3 800 tours/minute afin de privilégier la fiabilité et la durabilité, au prix d’une vitesse maximale modeste de 65 km/h.

Le véhicule repose sur un châssis tubulaire, des suspensions avant indépendantes et des amortisseurs hydrauliques sur les 4 roues. Il est équipé de freins hydrauliques et d’une boîte à 4 vitesses commandée par un levier placé sous le volant. Ses dimensions : 2,90 m de longueur de caisse pour 1,73 m de largeur, un empattement de 2,92 m et un rayon de braquage de 5,5 m, en font un utilitaire compact mais robuste.
Malgré ses qualités, le Q3A n’a pas rencontré le succès commercial espéré. Jugé rapidement dépassé face à des concurrents plus modernes, notamment le célèbre Citroën Type H, il voit sa production interrompue dès avril 1950. En à peine 2 ans, seulement 4 206 exemplaires seront fabriqués.
Aujourd’hui pourtant, le Q3A de Jean-François continue de vivre sur les routes, loin des chaînes de production qui l’ont vu naître. Il participe régulièrement à des rassemblements de véhicules anciens et à des reconstitutions historiques, notamment lors de cérémonies liées à la Libération. S’il peut sembler anachronique dans ces contextes, ce véhicule d’après-guerre trouve néanmoins sa place comme support de mémoire, parfois utilisé pour des mises en scène de la Résistance en remplacement d’anciens modèles plutôt rares de nos jours comme le DMA.

