Conservatoire Berliet

À Montellier, dans l’Ain, à quelques kilomètres de Lyon, se cache un lieu discret mais essentiel à la compréhension de l’histoire industrielle française : le conservatoire Berliet. Loin d’un musée traditionnel, ce site préserve une collection exceptionnelle de véhicules industriels, d’automobiles et de moteurs qui témoignent de plus d’un siècle d’innovation mécanique et de savoir-faire national. Derrière ses portes, c’est toute l’épopée du transport routier français qui se dévoile.

Créée en janvier 1982 par les descendants de Marius Berliet, la fondation Berliet a pour mission de conserver et transmettre ce patrimoine unique. Le conservatoire n’est pas ouvert en continu au public : les visites s’effectuent en groupes d’au moins 15 personnes, et la fondation organise une visite sur inscription. Les places, limitées, sont prises d’assaut, signe de l’intérêt croissant pour cette mémoire industrielle longtemps restée dans l’ombre.

Marius Berliet, pionnier de l’automobile

L’histoire commence à la fin du XIX siècle avec Marius Berliet, figure majeure de l’industrie automobile française. En 1895, à seulement 27 ans, il construit sa première voiture. En 10 ans, près de 300 véhicules sont produits, marquant les débuts d’une aventure industrielle appelée à prendre une ampleur internationale.

Le tournant décisif survient en 1905, lorsque Marius Berliet vend trois licences de ses voitures à l’American Locomotive Company (Alco). Cette collaboration permet à l’entreprise de changer d’échelle. Aux États-Unis, la locomotive « chasse-buffle » fabriquée par Alco devient l’emblème de la marque Berliet, symbole de robustesse et de puissance. Au conservatoire, l’ensemble des modèles automobiles produits par Berliet est aujourd’hui réuni, offrant un panorama complet de cette évolution.

Rhône-Alpes, berceau de l’automobile et des véhicules industriels

La collection ne se limite pas aux seuls véhicules Berliet. La région Rhône-Alpes fut le berceau industriel de près de 150 marques de camions et de voitures. Conçus pour affronter les routes escarpées du Dauphiné et des Alpes, ces véhicules étaient réputés pour leur solidité et leur endurance. La fondation Berliet conserve ainsi l’ensemble des véhicules conçus par des marques françaises, constituant un fonds unique.

Parmi les pièces majeures figure le célèbre camion Berliet CBA, produit durant la Première Guerre mondiale. Entre 1914 et 1918, 15 000 exemplaires de ce modèle simple, robuste et économique sont fabriqués. Très apprécié par l’armée française, le CBA a joué un rôle crucial dans l’acheminement des hommes, des vivres et des munitions jusqu’au front, notamment lors de la bataille de Verdun. Plus qu’un camion, il est devenu un symbole de l’effort de guerre industriel français.

Alors que les camions Berliet restent emblématiques de l’effort logistique de l’armée française, d’autres modèles ont également marqué l’histoire. Parmi eux, le Latil TP 4×4, entré en service dès 1913, s’impose comme un véhicule robuste et innovant pour son époque.

Équipé d’un moteur 4 cylindres développant 35 ch, ce camion pouvait circuler entre 15 et 24 km/h, selon sa charge, offrant ainsi une mobilité appréciable sur les routes parfois difficiles. Sa transmission intégrale 4×4 représentait un atout stratégique, garantissant une meilleure traction, tandis que seules les roues avant étaient directrices, facilitant la manœuvrabilité sur des terrains variés.

Le conservatoire abrite également des véhicules plus inattendus, à l’image du Berliet CBA 9 de 1920, transformé en camion porte-alambic. Équipé d’un moteur 4 cylindres de 5,2 litres, capable de transporter une charge utile de 5 tonnes, ce camion disposait d’un régulateur de vitesse, innovation notable pour l’époque. Son alambic à forte capacité, doté de 3 cuves de refroidissement, permettait la distillation ambulatoire. Il parcourait villes et villages au service des bouilleurs de cru locaux, illustrant l’ingéniosité et la polyvalence des véhicules industriels d’alors.

Le pari du Diesel

Dès 1930, Marius Berliet est convaincu que le moteur Diesel représente l’avenir du transport routier. Il achète la licence Arco et présente son premier moteur Diesel en 1931. L’expérience est toutefois un échec : peu fiable, le moteur ne rencontre pas le succès escompté. Quelques autobus Diesel sont mis en circulation dès 1932, mais les ventes restent marginales.

Conscient des limites techniques, Berliet acquiert en 1935 la licence Ricardo, marquant une nouvelle étape dans la maîtrise de cette technologie. Ce choix stratégique s’avérera déterminant pour l’avenir du transport lourd.

Des véhicules pour l’armée et l’exploration

La collection met aussi en lumière les véhicules Laffly, utilisés par la colonne Leclerc durant la Seconde Guerre mondiale. Ces engins tout-terrain se distinguaient par leurs deux trains de petites roues à l’avant et à l’arrière, leur permettant de franchir des obstacles extrêmes. Leur carrosserie articulée en trois parties témoigne d’une conception ingénieuse et adaptée aux exigences militaires.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que la France est divisée entre zone occupée et zone libre, Berliet et Rochet-Schneider demeurent les seuls constructeurs automobiles à poursuivre une activité industrielle dans le sud du pays. Dans un contexte marqué par l’occupation allemande et la pénurie de main-d’œuvre, Berliet s’efforce de maintenir ses unités de production en fonctionnement.

Berliet fournit ainsi des milliers de camions équipés de gazobois aux transporteurs de la zone libre, une solution de fortune face aux restrictions énergétiques. Mais la guerre pèse lourd : plusieurs cadres sont emprisonnés en Allemagne et 435 ouvriers sont envoyés au Service du travail obligatoire (STO). Par ailleurs, une commande de 1 000 tracteurs à chenilles, passée par les autorités allemandes, ne pourra être honorée qu’après le retour de ces travailleurs forcés.

Dans ce contexte tendu, la famille Berliet prend des mesures indispensables pour protéger ses ressources. Paul, fils de Marius Berliet, cache 150 tonnes de cuivre et d’étain, une action qui sera dénoncée et qui frôle l’arrestation. La villa familiale est quant à elle réquisitionnée par l’armée allemande. Les deux constructeurs lyonnais sont par ailleurs mis en demeure de fournir du matériel à l’occupant, une pression constante sur leur activité et leur intégrité.

À la Libération, la situation se retourne brutalement. Les usines Berliet sont mises sous séquestre, la famille jugée pour collaboration. Marius Berliet et ses fils sont emprisonnés et interdits de séjour dans la région lyonnaise. L’entreprise fonctionne alors en autogestion ouvrière, dans un climat de grèves et de difficultés économiques, jusqu’à l’intervention du général de Gaulle en 1949, qui permet à la famille de récupérer l’entreprise.

Le géant du désert : le Berliet T100

Parmi les véhicules les plus spectaculaires de la marque figure le Berliet T100, véritable monstre mécanique. Ce camion de 50 tonnes, développant 700 ch, est conçu pour la recherche de gisements d’hydrocarbures dans le Sahara algérien. Quatre exemplaires seulement ont été construits. Le modèle exposé au conservatoire est le numéro 2. Ses dimensions hors normes et sa puissance symbolisent l’ambition industrielle française des années d’après-guerre.

Les Trente Glorieuses et la mutation industrielle

Dans les années 1950-1960, Paul Berliet prend les rênes de l’entreprise. Directeur général adjoint en 1954, puis président en 1962, il modernise l’usine de Vénissieux et diversifie la production. Camions, autocars, bus pour la RATP, trolleybus, véhicules militaires, camions de pompiers et véhicules municipaux sortent alors des chaînes de montage.

En 1967, l’industrie du poids lourd en France traverse une crise profonde, et le constructeur Berliet se retrouve au cœur de mutations significatives. Cette année-là marque le début d’un rapprochement stratégique avec Citroën, alors propriété de Michelin, ouvrant la voie à une nouvelle ère de collaborations industrielles.

La consolidation du secteur n’est pas un phénomène nouveau. En 1955, la société Saviem voit le jour, fruit de la fusion de Latil, avant d’être rejointe par Continental en 1965, puis par Sinpar en 1975.

Les difficultés financières de Citroën en 1974 incitent l’État français à intervenir. Conscient de l’importance stratégique de l’industrie des poids lourds pour l’économie nationale, le gouvernement décide alors de restructurer ce secteur, posant les bases d’une refonte en profondeur.

C’est en 1978 que cette politique de consolidation aboutit à la fusion de Berliet et Saviem, donnant naissance à Renault Véhicules Industriels, qui devient ainsi le seul constructeur français de poids lourds. Néanmoins, les marques Berliet et Saviem continuent d’exister commercialement jusqu’à la fin avril 1980, avant que le groupe ne concentre son identité sous la bannière Renault.

Le destin de cette entité prend un nouveau tournant en 2001, lorsqu’elle est rachetée par le groupe suédois Volvo et adopte alors le nom de Renault Trucks, symbole d’une intégration réussie dans un marché international en constante évolution.

Un patrimoine à préserver

Dans le vaste hangar du conservatoire, certains véhicules sont aujourd’hui reconnus comme patrimoine historique. Parmi eux, l’œuvre de Latil attire particulièrement l’attention. Innovateur de son temps, Latil a conçu le premier véhicule à traction avant doté d’un système complet réunissant le train avant, la motorisation et ses commandes. Fait remarquable, ce dispositif pouvait être fixé sur des véhicules hippomobiles, remplaçant ainsi l’essieu avant traditionnel et ouvrant la voie à de nouvelles perspectives de mobilité.

À Montellier, le conservatoire Berliet n’est pas seulement un lieu de conservation. Il est une mémoire vivante, celle d’une industrie qui a façonné les paysages, accompagné les conflits, soutenu la croissance économique et incarné l’ingéniosité française. Un héritage précieux, transmis avec passion aux générations futures.